Esel et son épave - nouvelle du samedi #2 - 16 février 2026
Par une fenêtre brisée, on voyait une lueur rouge. Un point seul sans reflets sur le métal de l'épave. En dessous, lichen et lierre grimpaient, mêlés dans leurs lentes progressions à la rouille de la navette spatiale échouée. Cette nuit, l'air était frais, alors Esel regardait dehors, fuyant le lendemain et la marche du temps. Ne pouvant s'appuyer contre le verre cassé, il hésitait à se tenir les mains dans le dos, ou bien les bras croisés. Encore cinq ou six heures avant le lever du soleil, cinq ou six heures de plus avant la visite de Démille. Et ensuite, il resterait de nouveau seul, arpentant les quarante-trois mètres carrés « habitables », jusqu'au mois prochain.
Une fenêtre, un lit affaissé, un sol plastique gondolé, toujours la lueur rouge, et à son poignet le petit écran monochrome indiquant, sans variation, « DANGER ». Cela faisait déjà huit semaines, et on ne lui avait toujours pas donné d'échéance ou d'espérance pour lui permettre de sortir. Coincé dans cet habitat qui n'était pas le sien, Esel songeait à son appartement dans la station orbitale, à quelques dizaines de milliers de kilomètres plus haut. En l'absence d'habitants, la ventilation s'arrêtait toute seule, et la poussière pouvait se déposer. Combien de temps passerait-il, à son retour, à nettoyer, décrasser, réordonner ? Au moins, il n'avait pas de plantes, rien qui n'allait vraiment mourir sans lui.
La navette était dotée d'un brouilleur magnétique. Elle coupait toute possibilité de communication à distance. Au passage de Démille, Esel aurait à manger, et pourrait lui faire passer sa demande de le connecter par câble à l'astronet. Au bout de deux mois d'isolement, on pouvait bien lui offrir ça. Il était prêt à rentrer chez lui, mais cette nuit, il ne pouvait encore qu’attendre, et se dire combien l’air, au moins, était plus respirable au milieu de cette clairière, qu’il ne pouvait cela dit jamais arpenter. Du moins pas encore.
Vint le jour. Esel était fatigué, il n’avait quasi pas dormi. Puis arriva Démille. Gestionnaire bientôt retraitée chez Felmort Industries, elle s’était trouvée reclassée à un poste de technicienne logistique, suite à un accident vasculaire cérébral. Esel trouvait qu’elle était folle. Elle avait une jambe traînante et une élocution hachée. À son dernier passage, Démille n’avait presque rien prononcé.
« Ah, bonjour ! lança Esel depuis sa fenêtre. »
Elle ne répondit rien, leva vers lui des yeux absent. Une fois entrée en traînant péniblement son diable, avec le ravitallement, elle allait pouvoir entendre ce qu’il avait vraiment à dire, outre les politesses.
« Je voulais te parler d’un problème assez majeur, Démille, reprit-il. C’est l’astronet, tu vois, sans ça au bout de deux mois je vais devenir complètement dingue.
— L’contenu ? laissa tomber Démille.
— Pardon… ah euh non ! C’est pour parler à des gens ! Reprendre contact avec…
— Qui ça ?
— Les… personnes.
— Famille ?
— Ah, non.
— Ami.e.s ?
— N… pas trop, admit-il.
— Bah. »
Sans autre souci, elle désigna la pile de cartons de nourriture. Un soupir partagé. Esel prit le bon de livraison, déchargea le diable, que Démille reprit en ressortant de la navette. Il ne la retint pas. Vraissemblablement elle allait ignorer son besoin. Esel s’en voulut de n’avoir pas davantage insisté.
Le mois suivant, il prenait à nouveau l’air frais à la fenêtre brisée quand il vit s’approcher deux lumières côte à côte. Un véhicule ! On allait enfin le connecter, il allait enfin pouvoir parler à quelqu’un d’autre, voir un autre visage. Démille n’était finalement pas…
Le "véhicule" était en fait une plateforme autonome. Aucune employée, juste quatre roues et une boîte en métal qui faisait un abominable grincement. Sans pilote, elle leva les cartons de nourriture, les largua dans le sas de la navette, et repartit dans l’autre sens. Esel, désemparé, se rua vers la livraison. Des rations standard avaient été préparées, déposées les unes sur les autres. Il n’y avait personne. Soulevant la première boîte, il trouva le bon de livraison. Dans la partie transporteur, le nom de Démille n’apparaissait plus. Elle était partie à la retraite, finalement. Pas un au revoir pour lui, et à son poignet toujours le même mot : « DANGER ».

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