la limace amicale
blabla de Jirsad Cassam
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Pulpe Fiction - nouvelle du samedi #3 - 21 février 2026

— Dis-moi pourquoi tu m’aimes, demanda Citron.

Bergamote, de sa voix suave et profonde, répondit :

— Je t’aime. J’aime ton odeur, j’aime l’éclat de ta peau. Tu es juteux, et j’aime ton acide.

— Hmm… frissonna Citron.

Bergamote était de plus en plus ferme. Citron et lui étaient appuyés l’un contre l’autre dans l’ombre et la douceur du bol en bambou. Il continua :

— La première fois que j’ai senti ton zeste, tu sais ce que je me suis dit ?

— Non, Bébé, quoi ?

— Que j’allais te faire sortir tout ton jus, te faire cracher tes pépins, l’un après l’autre.

Citron eut un sursaut, mais finalement s’inclina pour se coucher plus bas contre l’épaisse tige de Bergamote. Après un silence intime, ce fut Citron qui s’ouvrit le premier à Bergamote.

— Quelle chance nous avons eue de nous retrouver ici ensemble, tu ne trouves pas Bébé ? En fait, depuis l’étal du maraîcher j’ai envie de toi.

Bergamote contenait ses sentiments dans les aspérités de sa peau. Il était à demi couvert par une feuille de Citron, profitant du contraste de leurs deux peaux, pressentant l’union de leurs arômes.

Alors une ombre vint les couvrir, et la main, la main monstrueuse, moite et animale se mit à descendre sur eux.

— Citron ! s’écrit Bergamote.

— Bébé ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

La main attrappa Bergamote.

— Citron ! Je…

— Bébé ! Qu’est-ce qu’elle va te faire ?

— C’est l’horloge, Citron, s’étrangla Bergamote.

Et les aiguilles, en effet, pointaient "Tea Time." La main allait préparer un Earl Grey. Elle saisit un couteau économe, qui à Citron observant parut immense. Elle disposa Bébé sur la planche à découper, et la lame de métal sans amour. Citron face à la situation était incapable de se détourner.

— Citron ! lui lança Bergamote. Je t’en supplie !

— Qu’est-ce que je peux faire ?

— Dis… dis-le moi.

— Quoi ? hésita Citron.

— Tu sais, répondit-il alors que la main l’empoigna.

— Bébé ! Pour… pour toujours, je…

— Je t’en prie…

Citron n’y parvint pas. Il reçut une éclaboussure de jus sur lui. Le zeste de son Bébé était soigneusement collecté dans un ramequin en céramique. Bergamote était déjà à demi écorché.

Finalement, la main remit Bergamote dans le bol à côté de Citron. Elle allait ajouter au ramequin des feuilles de thé noir déjà sèches, tombantes en bruissant comme un chœur en deuil.

— Bébé ? Bergamote ?

— …

— Parle-moi, s’il te plait, dit Citron dans un soupir.

— Pourquoi ? gémit Bergamote.

— Je ne sais pas, je ne sais pas pourquoi on fait du thé.

— Non, Citron. Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

— Je suis désolé, tellement désolé. Je t’aime, je t’ai toujours aimé et je t’aimerais toujours.

— Non, c’est trop tard maintenant, dit Bergamote presque expirant.

— Trop tard ?

— Plus rien, jamais, n’aura la même saveur.